Chronique 1 de confinement

Bonsoir,
C’est le Grand Silence.
Je coupe le bougainvillée « incognito », histoire d’y voir plus clair en ces temps bien sombres où la nature essaie d’entrer dans la cuisine.
J’entends les conversations de tout le quartier et les transmets à mon mari.
Petit Drame : le chat du voisin est malade. Elle sort de chez le vétérinaire. Son maître explique que c’est une « Bint Dar », une fille de bonne famille qui a été contaminée par les chats bandits du quartier en essayant de défendre son jardin.
Une dame d’un certain âge m’avise, incrustée dans les barreaux du fer forgé tel l’homme de Vitruve et me croyant invisible. Elle me salue avec tristesse : « Bonsoir madame, on a l’impression d’être en prison ». Je m’entends lui répondre avec sincérité et dans un grand soupir ce dont je ne suis pas convaincue: « Bonsoir chère madame, toutes les maisons sont des prisons ».
Apparition : je vois passer la voiture de mon amie la bonne fée, couronnée, dans une arrivée très cinématographique. Elle est poursuivie, terrorisée par un taxi. Bien des personnes l’ont interpellée durant son trajet « Ya madame », « Ya benti » allant jusqu’à taper sur la vitre.
De Gammarth à la Marsa, elle aura conduit avec un plateau d’œufs sur le toit de la voiture en équilibre miraculeux.
Apparition encore : le Monsieur de la municipalité jusque là fondu dans le paysage se matérialise soudainement alors qu’elle se gare suivie par le taxi. Elle écarquille les yeux. Nous aussi. Lui aussi .Nous aussi .Tout le monde est immobile. Une chorégraphie, un arrêt sur image.
Personne ne parle.
Mouvement : le taxi montre le toit de la voiture de la fée et tout lui revient en mémoire : les gestes hostiles qui étaient en fait des avertissements amicaux prennent leur sens.
Dans ce paysage immobile, passe une jeune femme blonde au brushing aussi irréprochable que sa manucure, un rouge à lèvre rouge baiser, une tenue qui fait concurrence au rose fushia du bougaivillée. Elle nous toise avec un dédain affiché.
J’oublie que si j’étais dans l’ombre de la maison, parlant à mon mari , c’est que la lumière était à l’extérieur et qu’elle m’affichait sur la façade avec mon justaucorps noir et mon sécateur orange. Que si j’avais entendu les conversations des autres tout le monde avait profité des nôtres. Un fou rire irrépressible monte.
Un scénario pour un film muet où le silence de la prison est déchiré par le passage sonore de l’hélicoptère. Amis cinéastes …