Chronique 2 de confinement

Bonsoir,

C’est le Grand Silence.

Il y a du vent, il fait chaud et il pleut doucement.
Les mobiles tintinnabulent.

L’hélicoptère de l’armée est passé à 12.15 et à 17.25 .Le muezzin est monté dans son minaret.

Dans notre rue : les chats veillent, le chiot couleur miel traverse la rue, toujours heureux, mais sans la chèvre .Il batifole. Les félins ne sont pas des chèvres, ils se méfient.

Plan rapproché : la porte d’entrée s’est ouverte avec un grand cri de ferraille rouillé: je sors masquée et gantée voir mon amie bonne fée couronnée aux longs cheveux noirs, à la conduite souple. Dans mon couffin d’alfa, j’ai apporté des kebbés, une mousseline de fenouil et une purée de pommes de terre-carottes à la cardamome et au safran. Ses enfants vont-ils aimer…

Ambiance : nous sommes entrés masqués, ma fée couronnée, femme parfaite est en train de préparer des lasagnes sous les yeux des enfants. L’un d’eux fait cette remarque anodine : « ce ne sont pas les bonnes pâtes pour les lasagnes ».

Action -Réaction: la bonne fée voit rouge et jette la louche dans le plat de préparation, provoquant un effet papillon : la louche –de nos jours la louche est en plastique-rebondit deux fois sur le plat –de nos jours le plat est en plastique – et éclabousse le mur mais aussi le visage de l’aîné, jusqu’aux yeux et termine sur la chemise du père de famille.

Bande son

: silence dans le silence, la stupéfaction est à son comble.
Seul Bébé dans sa chaise interrompt cette parenthèse et pousse des cris de joie montrant ses deux quenottes toutes neuves. Elle applaudit des deux mains le spectacle et tape dans son assiette.
Raccord : la bonne fée couronnée s’éclipse comme une princesse, laissant en scène le père et ses enfants.

Réflexe irrationnel : je me jette sur l’eau de javel au sapin parfumé pour nettoyer la joue de l’enfant maculée qui a tout déclenché par sa réflexion. Et je dis : « Ah les hommes » avant d’arrêter mon mouvement, statufiée.

La père, en train d’éponger sa chemise, lève les cheveux au ciel et soupire : « Ah Les femmes » avant de tendre l’éponge à son fils.
C’est l’heure bleue.

Mouvement : nous rentrons. Nous passons par le front de mer. Je veux entendre le bruit des vagues. Je sors de la voiture. Je prends des photographies et des vidéos . La mer est une grande consolatrice. Nous ne sommes pas seuls, une voiture nous croise.
Dans l’après-midi, plus loin au nord, une autre aventure a eu lieu, que la principale héroïne me raconte au téléphone un peu plus tard .C’est mon amie au grand sourire légendaire, mariée à un Bizertin, nulle n’est parfaite, qui me la raconte. Confinée depuis des jours , ne sortant que pour marcher le long de la corniche vide avec la mer bleue qui lui tend les bras, elle s’est risquée pour la première fois à faire des courses alimentaires .Elle a donc ajusté son masque et parcouru en voiture toutes les rues désertes le long des commerces fermés pour arriver au marché.

Grand angle .Le marché. On se croirait dans une forteresse byzantine ! Toute la population de Bizerte est là, comme réfugiée au marché : Les petits, les ados, les adultes, les hommes les femmes, les anciens jeunes et les jeunes anciens. Ils sont tous là et se bousculent avec bonheur. Les marchands de breloques, de fékia, de sucreries, de poissons de salé, de sucré, de légumes sont aussi tous présents. Il règne un vacarme assourdissant. Elle se dirige, le sac sur le nez, brandi comme un bouclier, vers le marché aux poissons.

Portrait : l’effroi. Le poissonnier appelle comme un DJ : « Houtéé, Houtéé » ! « On lui voit les amygdales » dit-elle. « Labbès, madame ? Mat5afech, labbès , labbès ». Elle achète son poisson dans un grand numéro d’équilibriste : le sac brandi devant elle d’une main, l’autre main y fouille …Elle paie le poissonnier les mains au dessus de la tête dans une posture digne du Dark Vador Yoga.

Changement de décor : Elle retourne précipitamment dans sa voiture, en suffocant.

Dedans, elle s’asperge de l’eau bénite de notre temps: la solution hydroalcoolique est passée sur elle, de la tête aux pieds, la lingette essuie frénétiquement la voiture et les poissons sont désinfectés sur le champ.

Raccord : Arrivée à sa maison, elle sort de la voiture, recommence les opérations de désinfection et dit à son mari qu’elle a tenu à distance : « dans 15 jours, je vais peut-être mourir, j’ai rencontré tous les habitants de Bizerte au marché ».

Intérieur : …Et …Le voilà qui la poursuit dans la cuisine : « Mais pourquoi n’es-tu pas sortie aussitôt du marché ? Avait-on vraiment besoin de poisson à ce point ? »

Les rires montent au téléphone …
Ah les hommes …
Amis cinéastes …

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