Chronique 3 de confinement

Bonsoir,

C’est le grand Silence qui commence. Il reste quelques minutes au muezzin pour monter dans son minaret.

L’hélicoptère de l’armée est passé dans son vacarme syncopé à 14 heures 53 mn, à l’heure où les commerces sont supposés fermer.
Le vent souffle et il est chaud.

Mon amie la bonne fée couronnée vient d’arriver.
Nous partons dans une grande discussion le masque au nez.
Interpellation : « Madame », « Madame »…

De quelle « Madame » s’agit-il ?

Elle rentre inquiète dans l’entrée, se retourne, s’appuie au montant de la porte. Nous sommes toutes les deux à l’intérieur. Je sors la tête, sous son bras.

Une scène de dessin animé : deux garçons potelés dans la rue en T-shirt et casquette s’adressent à une madame matérialisée par deux têtes l’une sous l’autre, l’une brune et l’autre blonde, aux yeux très étonnés, accolées à la porte entrouverte.

Zoom : Les deux trentenaires, très à l’aise, très dé-confinés nous questionnent en moulinant des bras sur la magnifique maison en ruine d’en face dont le travail de ferronnerie qui orne les fenêtres est autocadé, photographié, archivé par des amis sensibles, inquiets, esthètes, artistes, architectes.

Une Star que ce petit édifice de facture beylicale dont les fers forgés des deux fenêtres sont l’œuvre d’un artisan artiste. Nos interlocuteurs sont persuadés qu’ils sont les mêmes que ceux de « Dar Tej ». « Le restaurant ? » dit l’une des deux têtes.
Flashback : « 1958, la démolition de Dar Tej,a privé La Marsa d’un monument historique essentiel » a écrit un célèbre chroniqueur.
Dialogue : « Le fer forgé est identique » disent-ils. Ils ont des photos. Ce n’est pas le fer forgé qu’ils montrent, c’est l’encadrement des fenêtres.

Plan serré : Ils s’approchent .Nous reculons à l’intérieur de la maison. Très décontractés, ils parlent. Beaucoup, beaucoup trop, sans discrétion et surtout sans distanciation sociale. Ils envahissent l’espace.

Les propos d’un artiste inquiet me reviennent : « j’ai l’impression que tout le monde veut se jeter sur moi ».J’avais souri, la formule était jolie.
Plan serré sur les envahisseurs : la déclaration d’Amour au vestige du jour est révélée : « nous l’aimons cette maison, nous voulons l’acheter ».
– Mais tout le monde veut l’acheter, cette maison.
-Il y a un lit à l’intérieur.
-Vous êtes rentrés ???
-Non, on a regardé par la fenêtre.
-Je n’ai jamais osé regarder par la fenêtre. Ma vue s’arrête au travail exceptionnel du ferronnier.
Portrait : mes yeux se plissent, les sourcils s’abaissent, les rides se creusent, je suis contrariée.
Rotation à 180 degrés: dans cette rue déserte, subitement une foule .Un chiot de concours avec une petite laisse rouge rencontre devant le même décor une majestueuse chèvre blanche, coiffée, au poil lustré, au bout d’une fine laisse dorée.
Grand angle : c’est la fête ! Le futur chien loup couleur miel sautille autour de la chèvre. Visiblement, ce sont de vieilles connaissances. Ils se font la bise, sans masque, pendant que nous rajustons le nôtre.
Les deux jeunes maîtres ont presque l’air gêné de ces excès de familiarité. Ils repartent l’air de rien en devisant tirés par les deux animaux. Le petit bouboule tourne autour de la chèvre qui défile comme un top modèle sur le trottoir.
La bonne fée est partie dans un nuage d’eau de javel parfumée au sapin de Noël.

C’est l’Heure.

Amis illustrateurs et cinéastes …