« Félicitations pour le bac, mabrouk et bonne année ! »

Le bac confiné a crevé tous les plafonds de notes. Comme quoi le contrôle continu est plus bienveillant que l’épreuve en loge.
Il a permis de récolter une moisson exceptionnelle de diplômés, de mentions plus et super- plus et super- plus- plus avec des notes frôlant le vingt-et- un sur vingt. Beaucoup d’élèves et futurs étudiants s’en vont, quittent ce qui sera le berceau de leurs meilleures années de jeunesse dans le cocon familial .Mais ça, ils ne le savent pas encore et ne veulent pas l’entendre. Ils ont des ailes aux pieds .Bientôt ils quitteront la cage des ancêtres pour ce qu’ils pensent être la liberté.
Mabrouk à toutes et à tous ! Je suis en cette année bizarre, très bizarre, très heureuse pour les élèves inquiets, leurs enseignants, fatigués , leurs parents (parfois aussi enseignants ça arrive) inquiets, angoissés ,é-pui-sés .
Le baccalauréat : le rituel de passage des temps modernes dans nos sociétés latines. Au Lycée Gustave Flaubert, à La Marsa, il est coutume de lancer la chéchia.
Un peu d’étymologie : le baccalauréatus est dérivé de baccalauréus . Celui qui tenait une baccalaria était un petit propriétaire terrien qui cultivait son jardin. Une baie de lauriers ceint les fronts des impétrants devenus lauréats.
Zoom : mon téléphone sursaute et s’ébroue. C’est vert, c’est whattsapp et au bout, mon amie au grand sourire du nord qui m’envoie des messages pour me prévenir que le fils de mon amie aux grands yeux bleus, aujourd’hui au régime alors qu’il criait famine pendant le confinement a eu son baccalauréat avec mention plus- plus et super -plus.
Flashback : je suis avec mon amie aux grands yeux bleus sur notre lieu de travail, nous enseignons. Évidemment, le sentiment de « revenir » est étrange. On nous prend la température, on nous lave les mains avec la solution hydro alcoolique, celle qui « pègue », l’eau bénite de notre temps. (Nous devenons experts en solutions et désinfectants parfumés) .Nous sommes masquées. Presque soignées.
Pendant qu’elle reçoit des parents, à distance de sécurité respectée, elle me fait face et les parents me tournent le dos : je me plante dans l’encadrement de la porte et me met à danser, masquée avec mes lunettes de soleil dans ma petite robe d’un jeune créateur branché. Un spectacle certainement ridicule où je me donne à fond et me concentre sous le masque. Je remarque les graines de caroubier par terre. Je remarque la pomme de terre très contrariante de la classe qui confinée n’a pas voulu pousser alors qu’à la maison, au bout d’une semaine de confinement, elle donnait une forêt vierge. Je m’amuse et fait des grimaces invisibles.
Elle est sérieuse et pâle, bienveillante et attentive et soudain, elle éclate de son grand rire et dit aux parents, « excusez-moi … J’ai une collègue qui … » la collègue a à peine le temps de voir les trois paires de regards sur elle qu’elle détale, prise en faute , toute contente de son effet .
Plus tard, nous allons déjeuner. Je lui dit que j’ai pris de bonnes résolutions : plus jamais je ne mangerai dehors .C’est terminé, les goûts au rabais. Le confinement, ça rend exigeant. Elle me promet que je ne vais pas le regretter et nous nous asseyons à distance de sécurité dans une officine dont elle regarde …Les couverts en céramique : le syndrome de Sidi Kacem Jelizi la reprend, je ris tellement que les regards se tournent vers notre table.
Grand angle ici et maintenant : elle s’affiche dans le téléphone. Je la félicite, elle est très -très- très contente. Le téléphone re-sursaute. L’engin est le lien des temps modernes tissant des fils de plus en plus invisibles alors que souvent, l’esprit a besoin de repos. C’est un architecte. Il nous invite, sa fille a eu le bac super-plus-plus.
J’hésite …et je me souviens.
Re-Flashback : il y a quelques années, mes enfants attendaient leurs résultats pour festoyer avec leurs amis. Dans leur tête, ils étaient déjà partis. Il faisaient ce pas vers l’après avec l’allégresse et la cruauté des grands soirs. Le matin, un drame avait eu lieu sur la plage, à Sousse.
La terreur nous avait rendus muets. Le grand silence du confinement, nous connaissons en Tunisie. Le téléphone avait sonné dans l’après-midi alors que nous ployions sous le poids de la tristesse et de l’impuissance … C’était l’architecte du bout du fil : «Félicitations pour le bac de tes enfants ! ». Il a dû sentir mon hésitation.
Il crie :« Ils ne nous enlèveront pas cette joie ! » …
Ici et maintenant : alors je n’hésite plus, je sors , nous prenons la voiture pour aller chez lui et comme nous sommes heureux de les voir heureux ! De voir cette enfant qui refuse les classes préparatoires pour gagner à terme plein de sous vouloir être médecin, son vœu depuis qu’elle est petite. Une vocation que les parents respectent. Elle fera ce qu’elle aimera, comme tous les enfants des parents aimants, même s’ils ont un pincement au cœur.
Dialogue :
-Il faut féliciter ta sœur dit la grand-mère qui paraît si jeune au Papa ravi.
– Nous sommes les meilleurs nous avons eu un meilleur score ! dit-il, s’attribuant le « nous » familial.
La musique est celle de nos plus belles années et les enfants découvrent que nous aussi, les antiquités, nous n’aimons pas les bouillies remixées de ces dernières années mais le son de l’ « original ».
Final: j’imagine demain la mloukhia dans les maisons avec le laurier du bacalauréatus cueilli dans la baccalaria .Nous sommes tous, tous ,super super- plus- heureux .
Félicitations, Mabrouk et Bonne Année !

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